Psychologie différentielle : CM n°1&2

Les premiers travaux sur les tests d’intelligence : Binet

Avant Binet : Galton et Cattell :

Les première tentatives d’évaluation de l’intelligence ont été développées par Galton qui, en 1884, a pour objectif de mesurer les différences individuelles dans l’intelligence à partir de mesures anthropométriques, caractéristiques qui sont pour lui innées et héréditaires. Par exemple, la taille du cerveau est pour lui un indicateur de l’intelligence, ou les mesures de temps de réaction sont indicatrices de l’efficacité globale du système nerveux.

Cattell (1860 – 1944) succèdera à Galton et en 1889, il continue son programme sur les mesures de discrimination sensorielle et de temps de réaction (exemple : vitesse du mouvement, pression douloureuse, seuil différentiel de poids, temps de réaction auditif, temps de dénomination des couleurs, bissection d’une ligne de 50 cm, jugement d’une durée de 10 sec, nombre de lettres mémorisées après une seule écoute). Ces mesures portent uniquement sur des processus élémentaires.

Galton est le créateur d’une psychologie différentielle des individus mais les résultats montrent qu’il n’y a aucune corrélation entre les résultats aux divers tests ni aucune corrélation entre les performances et le niveau universitaire.

Binet (1905) : Evaluation des processus supérieurs :

Binet a constaté que la taille du crâne était liée à la taille du squelette en général et non à l’intelligence. Quelques années plus tard, il réussit là où tous les autres avaient échoués avec la construction de l’échelle métrique de l’intelligence. Binet a fait sortir de l’impasse l’évaluation de l’intelligence en construisant des situations de test relativement complexes. Les tests utilisés mesurent les fonctions mentales supérieures et non pas seulement les activités sensorielles. Binet a bien vu que dans la plupart des cas, sauf les anomalies maladives, les différences individuelles concernant les sensations sont très faibles et insignifiantes par rapport aux différences des activités supérieures.

Objectifs pratiques de Binet :

Identifier des enfants en difficulté scolaire et les « aider ». L’objectif de Binet est de donner une place prépondérante à une psychologie orientée vers les questions pratiques et sociales, à viser constamment un but d’action, et à rester en relation avec les besoins de la vie réelle. Le test de Binet et Simon est né d’une demande du ministère de l’éducation nationale au début du 20ème siècle. Il a été demandé à Binet et Simon de construire un outil capable de repérer les enfants qui ne pourraient pas bénéficier d’un enseignement normal. Pour étudier l’enfant normal, Binet est parti de nombreuses observations réalisées chez des imbéciles.

Situations de difficultés croissantes :

Ordonner les items en fonction de l’âge auquel ils ont réussi a constitué un premier niveau de « mesure » de leur complexité intellectuelle. L’idée de Binet est qu’une situation de test réussie par un enfant de 3 ans montre un peu moins « d’intelligence » qu’une situation de test réussie un peu plus tard par un enfant de 7 ans par exemple, même si cela peut paraître un peu trivial aujourd’hui.

Présentation de quelques situations tests :

Répéter des phrases :

Deux syllabes ; Quatre syllabes ; Six syllabes (acquis à 3 ans) […] Phrase de 16 mots (acquis à 6 ans).

Répéter des chiffres :

3 ans : 2 chiffres ; 4ans : 3 chiffres ; 7 ans : 5 chiffres ; 12 ans : 7 chiffres.

On se rappelle qu’une enfant de 3 ans est capable de répéter 6 syllabes. Binet dit à ce propos : « Grâce à la suggestion d’idées, la mémoire brute est triplées ». Binet constate qu’il y a peu de différences entre 7 et 12 ans malgré l’immense différence intellectuelle qui sépare ces deux âges. Cette remarque est intéressante si on la remplace dans le contexte actuel de la recherche où la mémoire est supposée expliquer pour une part très importante le développement cognitif.

Binet procède à des analyses qualitatives des réponses et constate :

-          Des répétitions partielles avec seulement les derniers chiffres entendus. Cela peut-être interprété avec les connaissances actuelles en psychologie cognitive, notamment le rappel sériel de mots qui a permis de différencier la mémoire à court et long terme. Les derniers mots entendus sont les mieux rappelés car ils sont encore en mémoire à court terme, c’est ce qu’on appelle les effets de récence. Les premiers mots sont mieux rappelés que ceux du milieu car ils sont passé en mémoire à long terme, c’est ce qu’on appelle l’effet de primauté.

-          Des inventions de chiffre liées à l’ordre naturel. Cette invention de chiffre s’interprète comme une faiblesse du sens critique  selon Binet. On peut aussi proposer une interprétation plus actuelle comme une faiblesse du système central exécutif (fonctionnement exécutif) dans le modèle de Baddeley (processus de contrôle dans l’allocation des ressources attentionnelles VS processus automatique).

Comparaison de deux poids :

La tâche consiste à montrer deux boîtes à l’enfant et à lui demander quelle est la plus lourde. Ce test comprend pour Binet deux opérations bien distinctes : l’une qui consiste à comprendre qu’il s’agit de comparer deux poids et à se conduire en conséquence, l’autre qui consiste à apprécier une différence de deux poids.

La première opération est plus difficile que la seconde. Pour Binet, on peu presque dire qu’elle dépend de l’intelligence générale et suppose un niveau intellectuel élevé tandis que la seconde repose sur une faculté beaucoup plus simple de sentir une différence, et exige un niveau intellectuel beaucoup plus bas, peut-être de 2 ans. Ce qui le prouve bien c’est que lorsqu’un enfant malgré toutes les explications possibles, n’arrive pas à prendre de lui-même les boîtes et à les comparer, il suffit de lui mettre les boîtes dans chaque main et il répond par un geste correct bien souvent. On voit donc que la mesure classique des sensations qui relève de la psychophysiologie, ne relève pas pour Binet de l’intelligence.

60 mots en 3 minutes :

La tâche consiste à demander à l’enfant de dire le plus de mots possibles en 3 minutes. On excite son amour-propre en l’avertissant que certains de ses camarades ont pu dire plus de 200 mots.

Binet analyse, outre le nombre de mots, leur enchaînement. Certains sujets ne disent que des mots détachés dont chacun exige un effort d’imagination. D’autres font des séries thématiques. Certaines n’emploient que des noms communs d’objets, d’autres citent des qualités abstraites ou de mots un peu recherchés. Tout cela peut donner une idée de la mentalité du sujet. Employer des séries, citer quelques mots abstraits, sont de bons signes d’intelligence et de culture.

Ce subtest ressemble au subtest de fluidité verbale de Thurstone (cf. TD) qui consiste à dire le plus de mots possibles commençant par la lettre S en un temps limité. Chez Binet, le fait de ne pas demander de commencer par la même lettre permet une observation beaucoup plus riche mais de ce fait, la mesure rend compte de processus plus complexes, moins « purs ».

Barrage de lettres :

Binet dit : « Il nous semble que l’aptitude scolaire comporte autre chose que l’intelligence. Pour réussir ses études, il faut des qualités qui dépendent de l’attention, de la volonté, de la continuité dans l’effort ». La tâche de barrage de lettre remplit cette fonction. Il s’agit de faire barrer dans un texte imprimé certaines lettres seulement. On mesure l’attention par le nombre de lettres correctement barrées sans erreur, ni oublis. Il y a deux conditions de passation :

-          Isolé avec le psychologue ou en groupe : « appelez auprès de vous un enfant peu attentif et faites lui l’expérience. Vous ne verrez pas de grandes différences dans les résultats numériques si vous le comparez à un enfant plus attentif. Ne vous en étonnez pas, votre présence explique tout. Vous avez empêché l’inattentif de perdre son temps, il n’a pas osé lever le nez et regarder les mouches. En réalité, vous avez coopéré à son effort ».

-          En groupe : « Maintenant reprenons le même test mais dans des conditions différentes. Faisons asseoir 5 enfants autour d’une table, donnons leur le même texte à barrer, recommandons leur le silence et laissons les seuls. […] L’enfant attentif a résisté à la cause de distraction, il a pu fournir la même quantité et qualité de travail dans les deux séances. Ce n’est pas le cas chez l’inattentif ».

Cette expérience montre que Binet tenait compte de l’environnement et de la situation dans sa globalité. On peut aller plus loin et essayer de comprendre pourquoi l’enfant est inattentif. C’est ce qui fait l’objet de la psychologie clinique ou de la neuropsychologie.

Compréhension :

Exemple : « lorsqu’on a cassé un objets qui ne vous appartient pas, que fait-il faire ? ». Il y a intégration des valeurs morales (cf. subtest de compréhension de Wechsler). Selon Binet le test de compréhension est l’épreuve qui répond le mieux à la notion « vulgaire » de l’intelligence. On peut faire des erreurs d’inattention ou manquer de culture mais les questions de compréhension dissipent tous les doutes.

Description de gravure :

On distingue trois niveaux de réponse :

-          L’énumération : niveau 3 ans, ce sont les plus élémentaires. Le jeune enfant énumère isolément les personnages et les objets qu’il reconnaît dans la gravure.

-          La description : niveau 7 ans. Au lieu d’une simple énumération, les éléments sont liés et forment des phrases.

-          L’interprétation : le commentaire dépasse le tableau visible. Il y a recherche de cause et souvent une note émotionnelle, de tristesse ou de sympathie.

On voit que pour Binet, l’intelligence n’était pas déconnectée de l’émotion, il y a peut-être actuellement un retour à ceci avec ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.

Notion d’âge mental à l’origine du QI de Stern :

Ces situations de difficultés croissantes ont été à l’origine du concept d’âge mental qui a été transformé en QI de Stern un peu plus tard (QI de Stern = (Age mental / Age réel) x100). Néanmoins, pour Binet le QI n’est qu’un point de repère puisque ce qui est important sont les analyses qualitatives. Il y a eu interprétation erronée du QI aux Etats-Unis car il a été compris comme une mesure innée et donc non-modifiable justifiant ensuite d’isoler les enfants en difficultés sans leur apporter l’éducation nécessaire (dépense inutile). Le projet Binet était bien différent : il était d’identifier les enfants en difficulté scolaire pour les aider.

Conditions de l’examen psychologique :

Les termes entre guillemets ne sont pas de Binet

-          « Neutralité bienveillante » : accueillir le sujet avec affabilité (amabilité, bienveillance). S’il parait intimidé, le rassurer, encourager d’un ton doux, se montrer satisfait des réponses, ne jamais critiquer, ne pas perdre son temps à faire la leçon, ne jamais aider l’enfant par une explication supplémentaire.

-          « Standardisation » : s’en tenir rigoureusement aux formules de l’expérience, sans addition ni retranchement. L’encouragement doit être dans le ton de la voix ou dans des mots vides de sens et qui servent seulement d’excitant (« allons, bien parfait » etc.). Il importe de faire connaître ces tests avec une précision suffisante pour que toute personne qui se donnera la peine de les assimiler puisse les répéter correctement. Pour Binet, l’expérimentateur doit d’abord s’entraîner sur 5 ou 6 séances de deux heures chacune qui porteraient sur un total de 20 enfants.

-          « Docimologie » : du côté de l’expérimentateur, quelques conditions sont nécessaires comme ne pas se laisser suggestionner par les renseignements obtenus d’autres sources, se dire que rien de ce qu’on a appris sur l’élève ne compte.

-          « Déontologie » : avoir confiance en soi mais une confiance réfléchie, raisonnée, avoir le sentiment de son pouvoir mais aussi de ses limites. Pour Binet, il est normal d’obtenir un développement inégal selon les épreuves, elles sont différentes pour cette raison. Pour lui, il est chimérique et absurde de juger une intelligence d’enfant sur une épreuve unique (autre argument de la mauvaise utilisation du QI).

Gould dans « la mal mesure de l’Homme » est très critique sur la mauvaise importation des tests de QI aux Etats-Unis. Il décrit comment les tests étaient passés collectivement par les recrues de l’armée pendant la guerre. Ils étaient dans des conditions qui ne tenaient pas compte, ni de standardisation, ne de bienveillance, ni de déontologie, notions pourtant basiques en psychométrie et dans la clinique de l’examen psychologique.

Pour Binet l’examen psychologique est « le spectacle si attachant d’une intelligence en activité ».

 

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