Psychologie du développement : CM n°7&8 Claude BÉNICHOU Wallon (1879-1962) C’est lui qui a fait la dernière théorie développementale globale et synthétique : le développement de la personnalité, qui met en œuvre tous ses aspects (affectifs…) en intégrant tous les savoirs antérieurs. Il est un des rares à avoir lu la théorie psychanalytique et est en lien avec Lacan. Il a le double profil de philosophe et médecin. Très rapidement il va être en charge d’un service d’enfants et va publier sa thèse Les origines du caractère chez l’enfant. Cette thèse fait intervenir la volonté d’intégrer les différentes dimensions de la personnalité. Il critiquera les théories de Freud et Piaget qu’il considère comme trop idéalistes ou partielles. Il empruntera beaucoup aux mouvements philosophiques marxistes (léniniste par exemple). Ce mixe de références rend la théorie de Wallon difficilement accessible en première lecture. Bibliographie : La vie mentale ; L’évolution psychologique de l’enfant ; De l’acte à la pensée ; Les origines de la pensée chez l’enfant. Les stades impulsif et émotionnel : La notion de stade chez Wallon n’est pas exactement analogue à celle de Freud ou de Piaget. Elle introduit une continuité et une discontinuité avec ce qui a précédé et ce qui suit. La crise et le conflit sont le moteur du développement. Pour Wallon, la naissance est une rupture avec la vie intra-utérine mais aussi le développement personnel qui va suivre. Il y a aussi rupture de milieu mais aussi de satisfaction des besoins : alimentaires et posturaux. Le mouvement se transforme en actes mentaux, psychiques. Il y a deux dimensions de mouvement : - La dimension clonique : les muscles vivent soit en s’allongeant, soit en se raccourcissant et il y a antagonisme (quand l’un s’allonge, l’autre se raccourcit). Le mouvement vient de la contradiction. - La dimension tonique : en rapport avec la tension, c’est un mouvement sans mouvement. Wallon fait le fondement de la transformation des états corporels en états mentaux à partir de ces deux dimensions, par l’intervention d’un tiers lié à l’état de dépendance de l’enfant qui vient de son état d’immaturité neurophysiologique. Les modalités du mouvement sont donc transformées en manifestations psychiques grâce à l’entourage humain (« ce sont les hommes qui font les hommes ») selon deux stades : le stade d’impulsivité motrice et le stade émotionnel. Stade d’impulsivité motrice : Les signaux d’un enfant sont « inter-prêtés » et transformés en « e-motion ». C’est dans le cadre de cette transformation que Wallon explique dans le premier stade : « L’aspect cinétique ou clonique des mouvements est relié aux sensibilités extéroceptives et orienté vers le monde objectif. Il est en rapport avec le comportement intellectuel de l’enfant. L’aspect tonique est lié aux sensibilités intero et proprioceptives. » Le tonus musculaire apparaît comme le fondement de l’affectivité et de l’émotion, il constitue « l’étoffe » des attitudes et des postures dirigées essentiellement vers le contact humain. Au cours du premier stade les réflexes toniques de défense et d’attitude qui sont les spasmes, les agitations, les brusques détentes, permettent à l’enfant de passer d’une attitude à une autre. Les progrès sur cette agitation se font par l’entourage qui a pour fonction de les modérer et de permettre de diminuer les frustrations, dues aux besoins vitaux de l’enfant, en interprétant ces signaux. Il y a interprétation en émotion des signaux exclusivement physiques : la vie mentale est exclusivement manifestée par le physique, le mouvement. Quelques ordres d’idées : Premières mimiques : 2 mois ; premiers sourires aux regards, de façon automatique : 2-3 mois ; premiers signes de détresse et de joie : 3-4 mois ; toutes les variétés essentielles des émotions : 6mois, selon Wallon. En 6 mois l’enfant arrive donc à transformer des caractères corporels en expression reconnaissables. Il y a transformation d’éléments purement physiologique en expressions émotionnelles. Pour Wallon, un stade est mû par un conflit et donc d’autres éléments peuvent apparaître alors que certains n’ont pas encore été intégrés (ce qui s’oppose aux théories de Piaget). Stade émotionnel : La période émotionnelle est mue par un période de syncrétisme subjectif : la confusion de soi avec l’autre. Il y a une sorte de symbiose affective. Les émotions présentes aux alentours du 6ème mois permettent à l’enfant d’échanger avec son entourage et manifestent la première forme de sociabilité. Ce moyen de communication, Wallon l’appelle le langage primitif de l’enfant. Le deuxième aspect développé par Wallon pour le stade émotionnel est que les émotions sont à l’origine de la conscience. « La subjectivité de la conscience, le fait que la conscience nous constitue comme sujet, se mue en sociabilité par l’intermédiaire de l’expression émotive ». Le modelage social précoce des sensibilités (viscérales et posturales) qui met en relation immédiate le sujet avec le monde (bébé avec son ambiance sociale), qui transforme des modalités physiologiques en expressions émotionnelles, donne naissance à la conscience. C’est à la base des origines du caractère chez l’enfant. Wallon note trois types de caractères : émotif, sentimental et passionné. L’émotion est pour Wallon le relais génétique (genèse) qui assure le passage de l’automatique (d’ordre physiologique) à l’intentionnel (psychologique), ce qui diffère des théories piagétiennes. Le stade sensori-moteur et projectif : La maturation émotionnelle de la relation sociale et des sensibilités va permettre une division de la direction du développement en deux voies, à la fois indépendantes et complémentaires (pensée dialectique). On peut distinguer deux niveaux : une activité essentiellement orientée vers le monde extérieur (centrifuge) au stade sensori-moteur et projectif mais ça n’empêche pas qu’il y ait travail par une activité plus fine d’origine tonique, émotionnelle, dont les manifestations sont les imitations (clone, copie) puis le simulacre avec unité du corps et de la pensée. L’exploration du monde des objets et l’intelligence des situations : Manipuler des objets, explorer l’espace proche puis un espace élargi (grâce à la marche), identifier les objets et leurs qualités : l’intelligence pratique des situations. Apercevoir et manier les structures, faire usage d’instruments, conduite de détour pour arriver à ses fins (ex : on a une tasse à l’autre bout de la table, le bébé devra contourner la table pour prendre l’objet, il ne réussit cette tâche qu’à partir d’un an). L’imitation et le simulacre : En partant des attitudes posturales et en passant par les imitations, le simulacre, elle aboutit à la représentation qui va se parachever dans et par le langage. Wallon a insisté sur le caractère complexe de l’imitation. Il est un des premiers à approfondir et la décrit en trois phases : l’observation, l’intériorisation du modèle (incubation) et l’extériorisation avec juste distribution dans l’espace et le temps. Le simulacre est un des éléments fondamentaux où, comme l’imitation, l’enfant s’exerce dans la représentation. C’est un travail intérieur. Il y a à la fois participation du sujet et dédoublement. Définition du simulacre : « C’est un acte à travers le corps, sans objet réel bien qu’à l’image d’un acte vrai ». (Wallon insiste sur l’importance de l’utilisation du corps). L’acte n’est plus que la représentation (faire semblant). Il y a confusion entre le réel, l’image et les signes par lesquels on peut exprimer l’image. Cette représentation qui s’exerce (mais n’est pas encore achevée car encore basée sur le corps, l’aspect matériel) peut devenir des rites qui peuvent représenter parfois des sentiments (ex : une fille qui joue à la dînette fait des gestes précis mais peut aussi exprimer des sentiments de dégoût pour certains aliments qu’elle n’aime pas). Il y a confusion du réel, de l’imaginaire et du symbolique. Naissance de la représentation : Pour que la représentation naisse, il faut qu’il y ait forcément un dédoublement, en deux plans, de la réalité : signifiant et signifié en langage linguistique. Cette opération se fait au niveau mental par la distinction entre le signe (élément abstrait conventionnel, dont la matrice est la société, pour représenter le réel) et le symbole (élément individuel concret qui se représentera à partir de signes). Pour Wallon il y a une sorte d’équivalence entre ce qui se passe au niveau du langage (signifiant / signifié : ce qui va se passer au niveau de la représentation), et ce qui ce se passe au niveau concret, réel, du sujet : entre le moi et l’autre. Pour Wallon signe / symbole = signifiant / signifié = autre / moi. Tout est consubstantiel mais aussi en opposition, en conflit avec les autres. Le psychologique est ce qui va faire passer un individu biologique à une dimension sociale : facteur de socialisation. L’aptitude symbolique du sujet est une capacité de dédoublement entre signifiant et signifié, entre signe et symbole. L’espace mental mettant en relation simultanément des images et des représentations et, dans une projection dans l’espace, une distribution des parties du discours dans leur ordre de succession. Le stade du personnalisme : Après une activité essentiellement centrifuge, la période du personnalisme inaugure une sorte de retour à soi, à la construction de soi : orientation centripète. C’est un stade dominé par des dimensions d’ordre émotionnel. Il a pour objet la construction de la personne. Pour construire sa personne, la maturation des perceptions est requise mais surtout, il y a deux pré-requis : la notion de corps propre et celle de conscience de soi. Notion de corps propre : Il faut comprendre comment l’enfant va finir par s’approprier l’image de son propre corps : Wallon utilise la procédure de l’image en miroir prenant le relais d’une longue tradition (Darwin, Preyer, Baldwin). L’image en miroir : Wallon note trois grandes périodes : - Vers 8 mois : le bébé regarde l’image de lui face à un miroir et tend les bras. - Vers un an : il se touche en regardant cette image (grimaces, mouvements rapides). - Vers un an et demi : il passe la main derrière la glace pour voir si ce n’est pas un son double. - Vers deux ans : il y a attribution de l’image en miroir avec dédoublement et réduction (soi mais pas soi en même temps : projection seulement). Pour que cette attribution se fasse, il faut qu’elle passe par la conscience de soi. La conscience de soi : Conscience de soi à travers des jeux qui font intervenir l’autre : les jeux d’alternance entre agent et patient (moi / l’autre) et de réciprocité (ex : jeu du papa et de la maman, du docteur…) ; jeux des monologues dialogués (l’autre dans moi et moi dans l’autre à travers le langage). Tous ces jeux participent à la prise de conscience de soi. Le double social moi / l’autre est la racine probable du double mental signifiant / signifié. Le développement de la personne met en place un mécanisme fondamental de ce qui se donne pour une dualité et est produit même au niveau de la pensée, dite par couple. Les trois périodes : Une crise d’opposition (3-4 ans) : Période du « non », stade du « je » (l’enfant ne parle plus à la troisième personne). Crise d’opposition, d’inhibition et de refus. Ces attitudes de négativisme pendant lesquelles l’enfant contredit et affronte ses proches ont pour finalité d’imposer sa personnalité, son « je ». « On se pose en s’opposant ». Il marque l’avènement de la représentation mais aussi la conscience de l’objet : évolution de l’intelligence et de la personnalité sont inséparable selon Wallon (contrairement à Piaget). L’enfant est aussi capable de faire la distinction entre un objet prêté et donné et prend conscience de la hiérarchisation des personnes. L’extériorité d’autrui permet d’affirmer l’intégrité de son moi. Narcissisme (4-5 ans) : Phase d’extériorisation et d’expansion : période dite de grâce. L’enfant est très coquet, s’admire. Période d’élégance, d’exubérance. Besoin en s’admirant de se faire admirer pour renforcer la conscience de soi. C’est aussi le stade de la timidité : l’enfant devient pudique. L’imitation des rôles sociaux et des personnages (5-6 ans) : L’imitation n’est plus copie du geste mais des rôles avec une ambivalence qui hésite entre identification et hostilité (propre de la caricature). Cet âge est également l’âge où la constellation familiale joue un rôle capital : le rang de naissance, l’attitude des parents, les rivalités, la jalousie, la frustration et l’anxiété, créent ce que Wallon nomme des complexes définis comme des attitudes durables d’insatisfaction. |